jeudi 23 juin 2016

Apple vs. Youtube : pourquoi Trent Reznor aurait dû tourner sept fois la langue dans sa bouche

Trent Reznor, l'un des hauts dirigeants d'Apple Music, s'en est pris à Youtube à l'occasion de la conférence des développeurs d'Apple à San Francisco, accusant la plateforme de Google d'avoir bâti son business sur le dos du piratage. L'ancien chanteur de Nine Inch Nails aurait dû tourner sept fois la langue dans sa bouche...

Le business de Youtube « s'est bâti sur le dos de la gratuité, de contenus volés ». La phrase de Trent Reznor, ex-chanteur du groupe de rock industriel américain Nine Inch Nails et désormais haut dirigeant d'Apple Music, a fait le tour des médias et des réseaux sociaux toute la journée du mercredi 15 juin 2016. Prononcée la veille, lors de la conférence mondiale des développeurs d'Apple, elle semble avoir été prise pour argent comptant par la plupart de ceux qui l'ont relayée : comme une évidence, une chose entendue, qui n'a fait l'objet d'aucun commentaire contradictoire - ce qui aurait pu, il est vrai, passer pour politiquement incorrect, dans un contexte de Youtube-bashing généralisé.

Sauf qu'on pourrait tout aussi péremptoirement en dire autant d'Apple. Affirmer que son business, et le succès du baladeur iPod dans les années 2000, qui a été une véritable renaissance pour la firme, ont reposé sur la possibilité de remplir cet appareil de milliers de fichiers MP3 gratuits et « volés », sur les réseaux P2P ou ailleurs - et accessoirement de quelques dizaines de chansons achetées sur iTunes : la portion congrue à laquelle se réduisait de fait dans le big deal avec Apple, pour l'industrie de la musique et l'ensemble de ses acteurs, le véritable « marché » du numérique.

Apple a donc été, avant Youtube, acteur d'une vaste entreprise de démonétisation de la musique dans l'environnement numérique, qui ne disait pas plus son nom qu'aujourd'hui. Notre époque, et Trent Reznor, ont la mémoire courte.

Comme Youtube, Apple est un GAFA, une corporation multinationale assise sur un véritable trésor de guerre, amassé en partie grâce à l'émergence de nouvelles formes de gratuité sur Internet (qui lui ont permis de vendre des centaines de millions de baladeurs iPod), et grâce à des pratiques d'optimisation fiscale elles-mêmes très optimisées.

L'essentiel des fonds propres d'Apple, comme ceux de la plupart des GAFA, est à l'abri dans des paradis fiscaux. Constructeur informatique devenu fabricant de produits électroniques grand public, la Pomme se transforme peu à peu en entreprise de services. Du iPod à Apple Music (mais aussi du iPhone, de l'iPad ou de l'Apple TV à iCloud, App Store et Apple Pay), la transition se fait progressivement. Les usines dans lesquelles sont fabriqués ses appareils ou leurs composants, dont le coût marginal de production va tendre progressivement vers zéro, seront bientôt presque toutes robotisées.

L'essentiel des actifs d'Apple se concentrera demain dans des entrepôts de données gigantesques (encore une ressource gratuite, la data), alimentés par des fermes de panneaux solaires. Apple est, autant que Google, une redoutable machine à capter la valeur, et l'un des trous noirs qui l'aspire dans la cartographie du value gap tant dénoncé par les filières de la création. Elles ne sont pas les seules concernées. C'est toute l'économie réelle qui est impactée par ce hold up numérique qu'Apple, comme les autres GAFA et certains États complaisants fiscalement, contribuent largement à organiser. 

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