mardi 5 avril 2016

Blockchain, la fin des pouvoirs centralisés

La “blockchain”, technologie au cœur de la gestion des transactions effectuées en monnaies virtuelles comme le Bitcoin, est un formidable levier potentiel d’émancipation, à l’égard non seulement des plateformes, comme celles qui assurent la domination de l'économie d'Internet par quelques potentats américains, mais aussi de tous les pouvoirs centralisés.

Qui contrôle la monnaie contrôle l'économie. 87 % des opérations de change dans le monde se font en dollars. 60 % des réserves des banques centrales sont libellées en dollars. La moitié du commerce mondial se monnaye en dollars. Le dollar est aussi la monnaie de prédilection de l'économie souterraine : du marché noir, des trafics en tout genre, des faussaires, des mafias et des organisations criminelles ou terroristes. Les États-Unis sont sortis triomphants de la Seconde Guerre mondiale sur le plan militaire et économique. La Guerre Froide les a transformés en citadelle imprenable pendant quarante années. Les gages de prospérité économique et de sécurité militaire qu'ils offraient ont incité les grands investisseurs internationaux à stocker des dollars, ce qui a créé peu à peu les conditions d'une hégémonie de la monnaie américaine comme devise de réserve internationale. 

C'est parce que les États-Unis se sont affirmés comme une grande puissance économique et militaire à l'issue de la Seconde Guerre mondiale que leur devise est devenue si forte, et non l'inverse. Mais une fois l'hégémonie du dollar effective, elle n'a fait que renforcer la suprématie économique et politique des États-Unis. « La monnaie internationale dominante a toujours été celle de la puissance internationale dominante », observe l'économiste américain Barry Eichengreen, dans son livre « Exorbitant Privilege. The Rise and Fall of the Dollar and the Future of the International Monetary System », paru en 2011 (1). Ainsi, les pièces grecques furent largement acceptées durant l’apogée de la civilisation grecque, les pièces romaines durant celle de l’empire romain, et les pièces britanniques lorsque l’empire britannique a commencé à se développer. Aujourd’hui, c'est la monnaie des États-Unis qui est utilisée partout dans les transactions internationales, ce qui reflète la position de ce pays dans le monde. La suprématie du dollar est attaquée de tous côtés. Mais elle se vérifiera encore demain, et peut-être même après-demain. Les conditions permettant la domination du système monétaire international par la devise nationale d'une superpuissance, cependant, ne pourront pas toujours se reproduire. 

Napster de la monnaie

Sur le papier, les États, comme les banques centrales et l'ensemble des institutions financières, ont déjà perdu le contrôle de la monnaie. Un peu comme l'industrie musicale a perdu celui de la distribution de musique enregistrée au début des années 2000, à cause du logiciel Napster et des réseaux de partage de fichiers de pair à pair (peer-to-peer). Dix ans après Napster est née la première monnaie virtuelle, Bitcoin, qui repose elle aussi sur une technologie peer-to-peer. Administrée par un réseau d'ordinateurs qui communiquent directement entre eux, elle ne dépend d'aucune autorité centrale, qu'elle soit politique, monétaire ou financière. Créée de toute pièce par des développeurs informatiques, et valorisée par la communauté de ceux qui l'ont progressivement adoptée pour effectuer des paiements en ligne, cette « crypto-monnaie », qui est convertible en dollars ou en euros mais ne fait encore l'objet d'aucune régulation, permet d'effectuer des transferts de fonds par Internet d'un bout à l'autre de la planète, sans aucun intermédiaire et dans une relative discrétion. Il existe même des moyens de rester complètement anonyme. 

D'aucun y voient, à juste titre, la construction d'une nouvelle autoroute pour le blanchiment d'argent, pour l'évasion fiscale, ou pour le financement du terrorisme. Mais ces trois maux de nos sociétés n'ont pas attendu l'apparition de la monnaie virtuelle Bitcoin pour exister. Pour l'heure, l'apparition de cette crypto-monnaie n'affole d'ailleurs pas grand monde. Les rapports produits ou commandés par les banques centrales américaine, anglaise et européenne, sur sa capacité à concurrencer les monnaies fiduciaires traditionnelles et à remettre en cause le pouvoir de ces institutions sur la monnaie, ne se montrent pas très alarmants. « Nous ne pouvons pas estimer précisément le nombre d'utilisateurs quotidien [du système Bitcoin] mais il a probablement connu une croissance exponentielle. Selon nos estimations, il a doublé tous les huit mois. Malgré cette croissance, le volume quotidien des transactions est négligeable par rapport à celui de tous les systèmes de paiement aux États-Unis, et encore plus comparé au volume global de paiements à l'international », notent deux experts d'un groupe de travail de la Réserve fédérale américaine dans un rapport publié en 2014 (2). Aucun danger, pour l'instant, que Bitcoin ne vienne déstabiliser le dollar et la politique monétaire américaine. Le département de la Défense américain, cependant, s'interroge sur les menaces que le déploiement de monnaies virtuelles par des acteurs non-étatiques, qui peuvent être mal intentionnés, pourrait faire peser sur la sécurité nationale des États-Unis. 

Des enjeux de sécurité nationale

« Quel gain politique et économique un acteur non-étatique peut-il attendre du déploiement d'une monnaie virtuelle ? », se demandent les auteurs d'une étude de Rand Corporation sponsorisée par le secrétariat de la Défense américain (3). Pour des organisations terroristes, des groupes d'insurgés, des cartels de la drogue ou d'autres organisations criminelles, déployer un système de monnaie virtuelle qui ne soit pas vulnérable à ce que pourrait être des cyber-attaques sophistiquées, lancées notamment par un adversaire comme les États-Unis, exige de relever de nombreux défis. Ce déploiement par un acteur non-étatique « serait plus facile s'il bénéficiait de l'aide d'un État-nation aux cyber-compétences avancées », relèvent les auteurs. Promouvoir l'usage d'une monnaie virtuelle auprès de la population de toute une zone d'influence présente tout autant de difficultés, à cause du manque de légitimité initial de la nouvelle devise, et de l'habitude, très ancrée dans les esprits, de voir la monnaie se matérialiser sous une forme tangible. Pour ces experts en sécurité nationale, le risque le plus immédiat est semble t-il ailleurs. 

D'une part, la technologie sous-jacente à une monnaie virtuelle comme Bitcoin, connue sous le nom de blockchain, permet de stocker des données d'une manière hautement distribuée et difficile à corrompre. Une des possibles implications est que des informations de toute nature (blogs, médias sociaux, forums, sites Web) circulent librement sur Internet sans qu'aucun État-nation ne puisse interférer, relèvent-ils. La nécessité de développer des mécanismes de sécurité adaptés aux monnaies virtuelles risque, par ailleurs, de favoriser l'émergence de technologies cryptographiques permettant d'effectuer des traitements informatiques distribués impliquant plusieurs parties et préservant leur anonymat. Enfin, les monnaies virtuelles ne sont que la dernière avancée en matière de services en ligne décentralisés, et il y en aura d'autres. Ces services vont permettre à une multitude d'acteurs sans compétence particulière de profiter de moyens de contournement des firewalls nationaux ou d'accès à des éléments de rhétorique extrémistes qui ne pourront pas être contrés, même par un État aux cyber-compétences sophistiquées, estime le rapport de Rand Corporation. 

Un champ de nouvelles opportunités

Le développement des monnaies virtuelles ne constitue pas uniquement une menace pour la souveraineté des États. Il offre également de nombreuses opportunités. Les auteurs du rapport soulignent notamment ce que peut être leur attractivité pour des pays en développement ou qui subissent des troubles internes, et dont l'infrastructure financière existante est insuffisante ou affaiblie. Dans ces pays, le déploiement d'une monnaie virtuelle serait beaucoup moins complexe que celui d'une monnaie marchandise (des objets ayant une valeur intrinsèque servent de monnaie d'échange, comme les outils dans la Chine antique), pécuniaire (des pièces en or ou en argent ont une valeur d'échange directement liée à leur contenance en métal précieux), ou fiduciaires (la valeur d'échange d'un billet de banque ou d'une pièce de monnaie frappée en métal vulgaire, même si elle peut faire l'objet de variations sur le marché des changes, fait l'objet d'un large consensus et voit sa stabilité garantie par une banque centrale). 

Le déploiement de monnaies virtuelles n'est pas l'apanage des seuls États-nations, comme l'a démontré la création ex-nihilo de la crypto-monnaie Bitcoin. Les dispositifs logiciels mis en œuvre étant tous open source, ils peuvent être librement distribués, adaptés et utilisés par d'autres communautés pour créer leur propre monnaie virtuelle. Le pouvoir de créer de l’argent, qui avait d’une certaine manière été confisqué au peuple, est de nouveau entre ses mains. La technologie de la blockchain, qui rend possible l'échange de bitcoins entre particuliers sur Internet, peut aussi être utilisée pour créer toute sortes de services en ligne distribués et sans autorité centrale, qui vont bien au delà de la simple administration d'une monnaie virtuelle. Elle permet notamment d’organiser l’autogestion, par consensus informatique distribué, de toutes sortes d’organismes, écosystèmes, communautés, et nouvelles formes d’économie contributive dotés chacun et chacune de leur propre système monétaire. 

Espoirs libertaires

En témoigne le lancement l'an dernier, aux États-Unis, du projet Lazooz.org, qui se repose sur une blockchain pour mettre en place des réseaux de covoiturage intelligents et localisés à vocation non commerciale, disposant de leur propre monnaie collaborative (des jetons Lazooz), et qui appartiennent à leurs usagers, sans « intermédiation » d’une plateforme comme Uber. C’est ce qui fait de cette technologie un formidable levier potentiel d’émancipation : à l’égard non seulement des plateformes, comme celles qui assurent la domination de l'économie d'Internet par quelques potentats américains (Google, Apple, Facebook, Amazon, désignés par l'acronyme GAFA, et d'autres licornes du Web comme Uber ou Airbnb), mais aussi de tous les pouvoirs centralisés : celui des banques, des États, des gouvernements, des institutions publiques nationales et internationales, etc. A l’instar de l’avènement du Web au milieu des années 90, l’émergence de la “blockchain”, qui peut servir d'infrastructure à toutes sortes d'organisations autonomes décentralisées, est porteuse des espoirs libertaires les plus fous à une échelle planétaire. Ou pas...

(1) Paru en français sous le titre « Un privilège exorbitant », expression empruntée à Valéry Giscard d'Estaing lorsqu'il était ministre des Finances de De Gaulle, par Barry Eichengreen (Ed. Odile Jacob), septembre 2011 http://www.odilejacob.fr/catalogue/sciences-humaines/economie-et-finance/un-privilege-exorbitant_9782738126788.php

(2) « Bitcoin : Technical Background and Data Analysis », Anton Badev and Matthew Chen, Finance and Economics Discussion Series, Divisions of Research & Statistics and Monetary Affairs, Federal Reserve Board, Washington, D.C., 2014 https://www.federalreserve.gov/econresdata/feds/2014/files/2014104pap.pdf

(3) « National Security Implications of Virtual Currencies, Examining the Potential for Non-state Actor Deployment », Joshua Baron, Angela O’Mahony, David Manheim and Cynthia Dion-Schwarz, Rand Corporation, 2015 http://www.rand.org/pubs/research_reports/RR1231.html

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